L’orthodoxie à l’ère de la construction européenne

Préjugés et réalités, expérience oecuménique et perspectives



  

† Par Mgr Daniel (Ciobotea) Métropolite de Moldavie et Bucovine (Roumanie)

     I. Incertitude et espérance
L’attitude des orthodoxes face à l’Union Européenne est très différente d’un pays à l’autre et d’une personne à l’autre. À présent, les seuls pays à majorité orthodoxe, membres de l’Union Européenne, sont la Grèce et Chypre, qui comptent ensemble environ 11 millions d’orthodoxes. Cependant, en 2007, avec l’entrée de la Roumanie (18,8 millions d’orthodoxes du total de la population - 21,7 millions) et de la Bulgarie, (6,2 millions d’orthodoxes du total de la population - 7,45 millions), encore 25 millions d’orthodoxes seront membres de l’Union Européenne avec les 11 millions qui sont déjà membres de l ’Union , suite à la récente signature du traité d’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie à l’Union Européenne (Luxembourg, le 25 avril 2005). Au lendemain de l’adhésion, la Roumanie, avec ses 19 millions d’orthodoxes, sera le plus grand pays à majorité orthodoxe membre de l’Union Européenne. L’attitude réservée d’un certain nombre d’orthodoxes face à l’Union Européenne a plusieurs causes:
1. La mémoire de l’antagonisme religieux et culturel entre l’Orient orthodoxe et l’Occident catholique et protestant causé par l’ancienne séparation des Églises, l’uniatisme et le prosélytisme religieux contemporain ; 2. Les traces de l’habitude idéologique d’opposer les deux parties de l’Europe, c’est-à-dire la partie occidentale plutôt capitaliste et la partie orientale ex-communiste, suite à l’éducation et à la propagande du temps de la guerre froide et des blocs politiques; 3. Le décalage économique actuel entre les pays européens occidentaux et les pays européens de l’Europe centrale et orientale; 4. Le manque d’information adéquate et nuancée concernant la nature, les structures, les principes et les buts de l’Union Européenne; 5. La peur d’une intégration totalisante et sécularisante qui nivelle et uniformise cultures et identités différentes pour le profit économique et stratégique global.
En même temps, il y a beaucoup d’orthodoxes roumains, surtout de la nouvelle génération, qui regardent l’Union Européenne avec espérance, comme la chance pour un avenir meilleur de leur pays et comme une normalité pour un continent trop souvent divisé du point de vue religieux et politique. Les motivations sont les suivantes:
1. Pour dépasser la crise économique actuelle du pays, on a besoin d’un soutien extérieur. 2. L’apprentissage de la démocratie et le développement social rapide exigent la coopération et la co-responsabilité nationale et internationale. 3. La sécurité nationale et le progrès scientifique et technique exigent une intégration européenne de la Roumanie. 4. La culture nationale ne doit pas s’isoler, mais se mettre en circuit continental et universel. 5. Le témoignage chrétien commun et la contribution des communautés religieuses à la vie humaine, au niveau national et international, ont davantage de chances dans une Europe unie que dans une Europe divisée.
Tenant compte de ces aspects, toutes les Églises chrétiennes de Roumanie ainsi que la religion juive et la religion islamique, ont exprimé, d’une manière solennelle, le 16 mai 2000, à Snagov, près de Bucarest, leur accord et leur soutien à l’entrée de la Roumanie dans l’Union Européenne. Les chefs des Églises et des communautés religieuses qui on signé ensemble une déclaration à ce sujet ont tenu à préciser que l’intégration de la Roumanie à l’Union Européenne sera pour nous en même temps une chance d’être aidés et une possibilité de contribuer du point de vue spirituel et culturel à la vie de l’Union Européenne. Le texte officiel met en évidence la religiosité profonde des Roumains et leur ouverture à l’Europe : "Ayant une vie religieuse, la Roumanie est prête à contribuer à l’enrichissement du patrimoine spirituel et culturel européen en réaffirmant le respect pour la vie, pour la dignité de la personne humaine, pour le droit à la propriété, pour la valeur de la famille et de la solidarité humaine, en accordant une attention particulière à la garantie de la liberté de pensée, de conscience, de foi et religieuse. Le processus d’unification européenne, visant surtout une unification économique, peut gagner sa plénitude dans le cadre d’un enrichissement spirituel européen. En gardant sa propre identité spirituelle, forgée au cours de l’histoire, du côté des autres pays européens, la contribution de la Roumanie augmentera la valeur du trésor spirituel et culturel européen". "Les particularités culturelles et religieuses de chaque nation peuvent servir comme lien et comme une ressource pour une Europe unie et stable, au lieu de se constituer en facteur de conflit, comme souvent cela s’est passé au cours de l’histoire. Les cultes religieux ont la vocation sacrée de réconcilier et de rapprocher les individus et les peuples pour la gloire de Dieu et pour le salut des hommes". Cette attitude positive des Églises et des communautés religieuses de la Roumanie envers l’Union Européenne s’explique aussi par l’expérience oecuménique nationale et internationale qu’elles ont vécue depuis des décennies et par l’expérience des synthèses culturelles que la Roumanie a développée depuis plusieurs siècles comme pont entre l’Orient et l’Occident. Une telle synthèse est l’Eglise orthodoxe roumaine même, qui unit dans son identité la spiritualité orthodoxe orientale et la langue latine occidentale.
II. Connaissance de l’Union Européenne et contribution à sa vie
Les orthodoxes ont besoin aujourd’hui d’une information constante, compréhensible et très large sur l’Union Européenne, non seulement aux niveaux des représentants des Églises et des experts, mais aussi au niveau du clergé et des fidèles. Sans une telle information, il y aura la tendance soit à idéaliser l’Union, soit à la condamner ou à l’ignorer. Il semble que tant les représentants de l’Eglise que les hommes politiques qui connaissent les institutions européennes, même ceux qui sont des croyants fervents, ne sont pas suffisamment engagés dans une réflexion commune au sujet de la perception de l’Union par les communautés religieuses de base. Par exemple, on annonce de temps en temps en Roumanie qu’il y a un prix à payer pour l’intégration européenne, qu’il faut s’y préparer, mais il faut davantage expliciter d’une manière constante et systématique tout ce que cela veut dire en pratique. Il y a, donc, encore du travail à faire ! D’autre part, l’Union elle-même n’est pas simplement une organisation toute faite, car elle est aussi un processus de construction selon un projet perfectible qui, avec le temps, pourrait devenir un mode de vie, un acquis qui se transforme en un vécu à interpréter et à transmettre. Si ce processus de construction ou de reconstruction européenne change dans une certaine mesure la vie des nations et des personnes, il peut constituer aussi un défi ou/et une chance aussi pour les Églises et les communautés religieuses qui seront ainsi appelées à comprendre leur propre tradition vivante comme un processus de renouveau de leur identité dans un contexte nouveau, tradition qu’on pourrait appeler fidélité renouvelée. Dans ce sens, la vérité des principes religieux fondamentaux doit être pensée et exprimée dans un contexte et un climat complexes, voire compliqués , élaborant, sur la base de la réflexion théologique et de l’expérience sociale, des règles renouvelées de comportement et d’action. Par exemple, tout en observant les principes canoniques et pastoraux du passé, l’orthodoxie à l’ère de la construction européenne doit développer sa tradition créatrice : celle de se donner des règles missionnaires et pastorales nouvelles qui intensifient la communion fraternelle et la défense de la dignité humaine, la quête de la sainteté et de l’unité, ainsi que l’expression de la solidarité sociale dans un contexte à forte tendance sécularisante et individualiste. Ce contexte est aujourd’hui décrit par des sociologues comme étant marqué par la « radicalisation de la sécularisation et l’émergence des nouvelles utopies à caractère non politiques », ainsi qu’une « émergence d’un polycentrisme. Ceci vaut au plan mondial où l’universalité des Droits de l’Homme est confrontée à la diversité des cultures ». Par conséquent, « il s’agit de réexaminer la signification de l’appartenance nationale dans un contexte de mobilité et de cosmopolitisme » . A tout cela s’ajoute la relativisation du sens du sacré et de la morale , ainsi que le recul du politique, du social et de l’humanitaire face au profit économique jusqu’à dans la nouvelle Constitution européenne. De son côté, le théologien orthodoxe Olivier Clément constate que : "La culture occidentale, au moment où elle tend à assumer tous les aspects de « l’aventure humaine », déstructure les autres cultures – d’abord dans les âmes – et finalement son propre héritage. La raison instrumentale par ses machines à rêve – de la télévision aux « espaces virtuels » - pénètre et conditionne le psychisme collectif et désintègre les grandes références symboliques qui n’ont cessé de protéger et de féconder l’humanité" . Le même auteur propose : "Contre un laïcisme qui marginalise les Eglises et fait de la « religion » une affaire purement privée, les chrétiens doivent favoriser une authentique laïcité, où toutes les religions trouveront leur place, une place de partenaires reconnus et dont l’avis sera sollicité" . Un autre exemple de fidélité renouvelée et créatrice : tout en étant nationale, l’orthodoxie des Églises autocéphales doit aussi intensifier sa catholicité (sobornost), son universalité ou son oecuménicité au niveau international ou mondial, afin d’unir la liberté locale et nationale à la co-responsabilité continentale et universelle, non pas pour succomber à l’uniformité de la globalisation, mais pour y apporter un correctif. Car toute union qui n’est pas unité dans la liberté ne peut pas exprimer la vie en tant que communion vivante. A présent et à l’avenir, dans la construction européenne, à côté du clergé, un rôle important doit être joué par le laïcat orthodoxe qui peut témoigner d’une fidélité dynamique et créatrice, qui n’est ni révolte ni résignation, mais passion intelligente pour la communion vivante dans la vérité et dans l’amour et surtout dans le respect de la dignité humaine aimée par Dieu au-delà de toute diversité culturelle ou nationale. À ce sujet, le grand nombre d’étudiantes et d’étudiants roumains qui étudient la théologie et d’autres disciplines aujourd’hui en Europe occidentale, ainsi que le grand nombre de travailleurs roumains qui se trouvent dans des pays depuis longtemps membres de l’Union Européenne témoignent tant de leur fidélité à leur religion et à leur culture que de leur ouverture à l’altérité, à la culture et à l’expérience des autres. Certes, la tension entre sa propre identité religieuse et culturelle, d’une part, et l’accueil ou l’acceptation d’autres personnes ou peuples différents dans leur foi et culture, d’autre part, n’est pas toujours une expérience facile à gérer. Dans ce sens, l’Église orthodoxe est appelée à trouver dans sa propre tradition d’hospitalité et de coexistence pacifique avec d’autres confessions ou religions des sources nouvelles d’inspiration créatrice, tout en tenant compte aussi de l’expérience des Églises occidentales – catholique et protestantes - à l’intérieur de l’Union Européenne. Ainsi, le dialogue et la coopération oecuméniques et même interreligieux ne constituent pas une mode du jour, mais plutôt un mode constant de vie. Les Églises doivent témoigner que même si l’Europe unie n’a pas pour but de devenir une communion dans la foi, ces Eglises peuvent y vivre leur foi et peuvent y agir selon leur foi dans le Dieu qui est devenu homme dans l’histoire pour que les humains puissent participer à la vie éternelle de Dieu. Certes, la vraie foi ne sacralise pas les constructions humaines, mais elle sanctifie la vie qui devient communion d’amour entre Dieu et les humains. Ensemble avec les autres Églises de l’Europe qui confessent l’universalité de l’amour de Dieu pour les humains, l’orthodoxie doit veiller et rappeler qu’il ne faut jamais opposer l’unité à la liberté, le marché économique à la vie spirituelle, l’identité culturelle à la solidarité mondiale, la finitude humaine à la transcendance de l’être humain, l’utilité matérielle à la dignité humaine. Et surtout, comme le disait, il y a deux ans, un évêque catholique français : il faut “refuser l’idéologie des gagneurs et de «tueurs»”. Plusieurs Églises orthodoxes ont regretté que la nouvelle Constitution européenne ne mentionne pas les racines chrétiennes de l’Europe. Cependant, il faut noter que les Églises n’y sont pas totalement oubliées, car l’article I-52 assure que : „L’Union respecte et ne préjuge pas du statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les églises et les associations ou communautés religieuses dans les États membres. (...) Reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces églises.” Par conséquent, il est important pour toutes les Églises, y compris les Églises orthodoxes, de se préparer et de poursuivre un dialogue ouvert, transparent et régulier avec l’Union. Un principe d’espérance et un travail de longue haleine! Un rôle important à ce sujet peut être joué par les orthodoxes d’Occident dont la culture est occidentale et la foi orthodoxe. En guise de conclusion, nous pouvons dire que la construction de l’Europe unie devient pour l’orthodoxie un défi nouveau et une nouvelle chance pour exprimer, d’une manière nouvelle, notre fidélité à l’Evangile de l’Amour divin pour l’humanité dans un contexte nouveau où coexistent et, parfois, se confrontent la laïcité sécularisée et le pluralisme religieux, la menace permanente de la fragmentation et le désir de l’unité, la tension entre l’union des États fondée par des principes juridiques et la communion existentielle vécue par des personnes et des peuples différents. Dans le processus de la construction européenne, les Eglises doivent éviter à la fois l’isolement et la dissolution. Cela veut dire qu’elles doivent bien trouver, exprimer et y apporter leur contribution spécifique et irremplaçable. Elle sera un correctif au libéralisme de la mondialisation actuelle, si les Églises savent renouveler et approfondir leur vie liturgique et spirituelle. Il faut donc savoir qu’on trouve dans l’union aussi ce qu’on y apporte! Voilà une vocation commune pour tous les pays membres et pour toutes les Églises de l’Union Européenne. Cela est vrai aussi pour l’orthodoxie vivant à l’ère de la construction européenne, sans pour autant oublier sa vocation à la vie éternelle. À ce sujet, saint Jean Chrysostome disait: „Quel profit avons-nous de la vie présente si nous ne l’utilisons pas pour gagner la vie future?”.

            

 

            

 






 

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